De la commémoration à l’utopie

Par Albrecht Sonntag
En ce début novembre 2018, les commémorations de toute sorte se sont succédé dans un flot ininterrompu. Difficile de ne pas frôler le trop-plein dans de déferlement de souvenirs douloureux et d’images émouvantes, de discours graves et inquiets et de tweets légers et assassins.

En ce début novembre 2018, les commémorations de toute sorte se sont succédé dans un flot ininterrompu. Difficile de ne pas frôler le trop-plein dans de déferlement de souvenirs douloureux et d’images émouvantes, de discours graves et inquiets et de tweets légers et assassins.

Et encore, là on ne parle que des commémorations autour de l’armistice du 11 novembre. On a eu droit, en parallèle, à toute une série d’autres célébrations à caractère historique, toutes chargées d’émotion, quoique de natures très diverses.

En fait-on un peu trop, de toutes ces commémorations ?

En fait, tout est question de perspective. Quand l’évocation de l’histoire ne sert qu’à consolider les identités de groupe, la commémoration est un exercice stérile. Quand la mémoire est appelée à éclairer le présent – comme l’a fait Emmanuel Macron – c’est déjà plus utile. Et quand elle nourrit les utopies de demain, cela peut relever de l’inspiration, ou de la provocation au meilleur sens du terme.

Je prends pour exemple la proclamation solennelle de la « République européenne », depuis les balcons des théâtres ou des immeubles dans 140 villes entre Malmö et Lampedusa. Cent ans exactement après la proclamation de la première République allemande, celle de Weimar, on a ainsi entendu annoncer, dans une action militante qui se voulait à la fois artistique, ludique et sérieuse, la fin de l’État national, la révocation du Conseil européen, l’octroi des pleins pouvoirs au Parlement, et l’avènement d’une Europe démocratique des citoyens, mise en œuvre par les villes et les régions.

Pas besoin d’un doctorat en science politique pour comprendre que la fin des États-nations n’est pas pour tout de suite. Il n’est pas pour autant interdit de déclarer un tel scénario comme souhaitable. Et les personnalités qui se cachent derrière cette initiative réclament ce droit d’imaginer une Europe différente. Ce ne sont pas des inconnus :

Il s’agit, d’une part, d’Ulrike Guérot, politologue, fondatrice et directrice du « Laboratoire de la démocratie européenne » et auteur en 2016 d’une utopie européenne très élaborée, bien que toujours pas traduite en français, ce qui est regrettable. Utopie qu’elle a d’ailleurs détaillée en début d’année à Nantes, à l’invitation de la Chaire de Philosophie de l’Europe.

Puis, d’autre part, de Robert Menasse, écrivain autrichien et militant fédéraliste de longue date, dont le dernier roman – vous vous en souvenez peut-être – a fait l’objet de mon dernier édito avant la trêve estivale.

Ce sont des trublions, qui se rebellent contre l’hégémonie du cadre de référence national qui a fait « kidnappé » notre imaginaire de l’exercice de la démocratie.

Bien sûr, on peut se moquer de leur thèse utopiste et ridiculiser l’insistance têtue avec laquelle ils poursuivent leur idée. Mais on peut aussi se laisser intriguer par les utopies et en nourrir sa propre réflexion. De toute manière, chaque société a besoin de membres qui pensent « out-of-the-box » et trace des chemins alternatifs loin des sentiers battus.

Et Robert Menasse a-t-il tort quand il dit que leur idée d’une République européenne est « bien moins utopique » que le projet « nettement plus radical » de Jean Monnet et Robert Schuman en 1950 ?

Rendez-vous donc en mai 2045, date à laquelle ils envisagent que soit proclamée – pour de vrai cette fois-ci – la véritable République européenne. Plus que 27 ans – c’est moins long que la durée de vie du mur de Berlin !

L'auteur

Albrecht Sonntag

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *