Le bilan (très contrasté) de Theresa May

Par Albrecht Sonntag
Nous y sommes : l’accord sur le Brexit est signé. Le petit temps mort entre cette signature et le vote parlementaire très incertain du 11 décembre à l’issue d’un débat de cinq jours, est un bon moment pour dresser un bilan du travail de Theresa May, deux ans et demi après sa prise de fonction.

D’autant que depuis quelques semaines, le portrait qu’on fait d’elle dans les médias continentaux devient de plus en plus flatteur, du genre : vaillant petit soldat qui défend, contre vents et marées, son projet assez « soft » contre les positions extrêmes de tout bord, afin de limiter les dégâts du Brexit dans l’intérêt de son peuple.

Il est vrai qu’il est tentant de se laisser conter le récit bienveillant sur l’ascension de la fille d’un pasteur protestant devenue femme politique certes un peu maladroite mais aussi touchante avec ses petites marottes sympathiques « so British » – on pense à son goût pour les chaussures extravagantes – et surtout dotée d’un sens de devoir inébranlable. Un leader qui assume des responsabilités lourdes en temps de crise et qui force le respect à force de prendre coup sur coup sans jamais tomber.

Mais on peut aussi adopter une autre perspective sur son exercice et identifier, dans la manière dont elle a accompli son mandat, un mélange toxique de langue de bois (généralement introduite par « je vais être très claire… »), d’ignorance en matière de relations internationales, et de mensonges proférés en pleine conscience et à répétition.

On peut même arriver à la conclusion qu’à sa façon, et comme David Cameron avant elle, Theresa May est une illustration révélatrice de la défaillance d’une classe politique britannique dont le dernier souci est le bien-être du pays.

Contrairement à la légende, Theresa May n’a jamais fait preuve de courage politique. Le courage, cela aurait été,

  • soit de refuser le poste de premier ministre et une mission qui allait à l’encontre de ses convictions apparentes, vu qu’elle avait fait campagne CONTRE le Brexit,
  • soit de rejeter le Brexit pour le bien de son peuple, d’affronter la bronca europhobe inévitable, de résister à la pression d’activer le fameux article 50 aussitôt, et de défendre cette position en appelant rapidement à des élections anticipées.

Au lieu de cela, elle s’est simplement accrochée à un pouvoir qui lui est tombé dessus par défaut.

Aujourd’hui, elle réécrit l’histoire dans sa « Lettre à la nation » qu’elle vient de publier sur Twitter. C’est un morceau d’anthologie en matière d’autojustification et de « faits alternatifs », pour utiliser une expression américaine en vogue.

  • Elle s’y positionne comme protectrice de l’unité du Royaume, alors que tout au long du processus, elle n’a eu que mépris pour la position écossaise. Elle se targue de sa prétendue défense des intérêts nord-irlandais, mais ce sont en fait uniquement les intérêts d’une dizaine de députés réactionnaires et nationalistes dont elle s’est faite elle-même l’otage après avoir perdu sa majorité confortable lors des élections de 2017. Quant à la République d’Irlande, elle a été traitée avec une condescendance presque néo-colonialiste par son gouvernement.
  • Elle continue à désinformer le public sur la « reprise en main des frontières », comme si le Royaume-Uni n’avait pas toujours eu le contrôle sur qui entrait sur son territoire ; elle célèbre la sortie des politiques communes qui auraient « desservi » les agriculteurs et les pêcheurs britanniques, sans que son fameux accord règle quoi que ce soit en faveur de ces catégories.
  • Elle dit avoir toujours eu en tête les intérêts des citoyens européens vivant au Royaume-Uni et des Britanniques en Europe. C’est faux. Elle a toujours fait preuve d’une véritable hostilité contre les citoyens européens, déjà durant ses sept longues années à la tête du ministère d’intérieur, et elle les a encore dénigrés il y a quelques jours en les qualifiant de « queue jumpers », autrement dit des tricheurs, des resquilleurs, qui cherchent à passer avant tout le monde. Comme elle traitait ceux qui n’avaient pas voté pour le Brexit de « citoyens de nulle part ». Dans sa lettre, elle jubile d’avoir « mis fin une fois pour toutes à la libre circulation des personnes ». Quelle avancée ! Quel progrès !

Theresa May en appelle « à la réconciliation et au renouvellement ». Je prends le pari que dans quelques années, on se souviendra d’elle ni pour l’un ni pour l’autre.

L'auteur

Albrecht Sonntag

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

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