Hommage à Helmut Schmidt (1918-2018)

Par Albrecht Sonntag
Le dernier centenaire à commémorer cette année, c’est un simple hommage à un grand Européen né le 23 décembre 1918. Il s’agit du regretté Helmut Schmidt, chancelier de la République fédérale d’Allemagne entre 1974 et 1982, disparu il y a trois ans.

Il a donc quitté ses fonctions à 64 ans mais il a continué à peser sur la vie politique durant des décennies, en tant qu’éditeur et éditorialiste de l’hebdomadaire réputé Die Zeit, et en tant qu’auteur de nombreux ouvrages à la fois intelligents et accessibles au grand public.

Il y a cinq ans, il a regroupé dans un livre passionnant une sélection de ses publications et ses discours au sujet de la construction européenne. Une vie entière de réflexions, depuis son premier article, datant de juin 1948, sur la possible coopération dans une communauté qui n’existait pas encore, jusqu’à une sélection d’éditoriaux et d’essais sur les crises multiples de l’Union européenne en ce début du XXIe siècle.

« Son Europe », cela n’était pas l’histoire d’une relation amoureuse. Avec le réalisme pragmatique qui caractérise les Hambourgeois et que les Allemands aiment à appeler « hanséatique », il soulignait régulièrement qu’il n’était point besoin d’être, je cite, « un idéaliste européen ». Au contraire : il lui semblait parfaitement suffisant de reconnaître que l’Allemagne avait un « intérêt stratégique » de se faire le promoteur d’un processus d’intégration européenne dont elle bénéficiait de multiples façons.

Helmut Schmidt avait une grande admiration intellectuelle et affective pour Jean Monnet qu’il invita à plusieurs reprises, à titre privé, dans la chancellerie pour le consulter sur le destin de l’Europe. Comme Monnet, il était convaincu que les Européens étaient d’abord des êtres « rationnels ». Lorsqu’on lui demanda, à l’occasion de ses 95 ans en 2014, s’il avait un souhait, il répondit : « Mon souhait est que les Allemands comprennent qu’il faut achever la construction de l’Union européenne, et non pas se mettre au-dessus d’elle. »

Alors qu’il avait, en tant qu’homme de l’Allemagne du Nord, une grande affinité naturelle avec la culture et la langue anglaises, il n’oublia jamais ce que la jeune République fédérale devait aux visionnaires français. « En 1950 », écrivit-il dans ses mémoires publiées en 2008, « le plan Schuman m’apparaissait comme une coup de chance immérité pour l’Allemagne ». Et depuis sa retraite de la vie politique active, il ne cessa de rappeler à ses successeurs, de Kohl à Merkel, de ne jamais faire, je cite encore, « rien sans la France ! »

Comme son ami Valéry Giscard d’Estaing, avec lequel il a été lié durant près d’un demi-siècle par une complicité sincère, il céda parfois à la tentation de critiquer le « manque de leadership » des dirigeants européens aujourd’hui. Et avec la liberté de parole de l’homme d’État en retraite, il en vint à appeler parfois carrément à un « putsch » démocratique du Parlement européen pour secouer un cadre institutionnel qu’il n’estima plus approprié, et pour contrecarrer ce qu’il appelait les tendances actuelles à la « re-nationalisation » de l’esprit communautaire.

S’il était encore parmi nous, en cette fin 2018, la cigarette aux lèvres dans sa chaise roulante, on le questionnerait sur les soubresauts que connaissent deux grands pays qu’il aimait beaucoup.

Pour quelqu’un qui est allé défendre l’adhésion du Royaume-Uni auprès des travaillistes britanniques avant le référendum de 1975 – dans un anglais parfait et avec beaucoup d’humour british – le Brexit aurait certes été un crève-cœur, mais un crève-cœur malheureusement prévisible, inhérent au décalage entre l’auto-perception britannique et la réalité du monde.

Quant au débat déclenché par les « gilets jaunes », il faut rappeler les convictions et valeurs profondes de Helmut Schmidt. Pour lui, le plus grand accomplissement de l’Europe de l’après-guerre était l’État-providence, et il fallait tout faire pour le préserver face aux assauts d’un capitalisme débridé. Les fondements éthiques de son action, il les trouvait dans quelques valeurs apolitiques et non-négociables. « Liberté, justice et solidarité » – c’était sa mise à jour personnelle de l’héritage de la Révolution française, les piliers de « son Europe ». Que la France et l’Europe en soient dignes en 2019, c’est tout ce qu’on leur souhaite.

L'auteur

Albrecht Sonntag

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

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