Le coquelicot, une fleur politique

Par Viviane Gravey.
Le coquelicot est une fleur éminemment politique.
Fleur poussant parmi les cadavres et les décombres, elle est devenue le symbole du souvenir, des commémorations, portée religieusement chaque automne pour clamer haut et fort que l’on n’oublie pas, ni ce conflit, ni ceux qui l’ont suivi.

En France, récemment, le mouvement « nous voulons des coquelicots » rappelle que ces jolies fleurs des champs résistent mal aux pesticides et en fait l’étendard d’une autre forme d’agriculture. Outre-Manche, et dans de nombreuses nations du Commonwealth, les coquelicots sont associés aux tranchées des Flandres pendant la Première Guerre Mondiale. Fleur poussant parmi les cadavres et les décombres, elle est devenue le symbole du souvenir, des commémorations, portée religieusement chaque automne pour clamer haut et fort que l’on n’oublie pas, ni ce conflit, ni ceux qui l’ont suivi.

Porter à l’automne le coquelicot – ou « poppy » en anglais – est un moment fort du calendrier britannique. Passage obligé pour présentateurs télé, hommes et femmes politiques, c’est un choix pour de nombreux étudiants, cadres, ouvriers. Ils achètent tous, ou presque, cette fleur en papier ou en crochet. Ils l’achètent à des volontaires de la Royal British Legion, association caritative d’aide aux anciens combattants britanniques. Au-delà du poppy individuel, porté en boutonnière, le coquelicot se décline en couronnes à déposer aux monuments aux morts et cimetières.

Mais si le poppy est omniprésent à l’automne, il n’est pas sans controverses – le porter, ne pas le porter, choisir le coquelicot rouge (des vétérans de la Royal British Legion) ou le coquelicot blanc (des pacifistes de la Peace Pledge Union, honorant toutes les victimes de la guerre) fait fréquemment débat. Ainsi, le maire de Sheffield, Magid Magid s’est attiré les foudres d’une partie de la presse hier, car portant coquelicot blanc à sa boutonnière. James McClean, footballer de Stoke, joue depuis 2011 en Angleterre et chaque année doit expliquer son choix de ne pas porter le coquelicot. McClean ne porte pas le poppy, car, républicain irlandais, il voit en cette fleur un symbole de l’impérialisme britannique.

Si le coquelicot réussit donc à diviser la société britannique en générale, cette division est, sans surprise, encore plus évidente en Irlande du Nord. Les unionistes britanniques se sont emparés du coquelicot, et certains nationalistes, notamment Sinn Fein, refusent d’y toucher. Se balader dans les quartiers Est de Belfast c’est voir, maisons après maisons des grandes fresques où figurent des coquelicots. Ces fresques font référence à la Somme – à la bataille de la Somme de 1916, le « Verdun britannique », où plus de 200 000 soldats britanniques ont perdu la vie.

Les nationalistes irlandais, eux, ont leur autre 1916 – le 1916 du soulèvement de Pâques, révolution avortée à Dublin, dont les chefs, tous fusillés par l’armée britannique, deviendrons les martyrs de l’indépendance irlandaise, en attendant que cette dernière ne devienne réalité en 1921.

En 1914-1918, l’Irlande faisait donc toujours partie du Royaume Uni. Les 200 000 soldats irlandais se battant sous drapeau britannique, dont 40 000 ne sont pas revenus de la guerre, n’étaient pas tous unionistes. Le centenaire de la Grande Guerre a permis de mettre en avant ces morts, longtemps ignorés dans le roman national irlandais, et laissé à la communauté unioniste en Irlande du Nord.

Hier, et toute la semaine passée, les commémorations de l’Armistice du 11 Novembre 1918 ont permis aux ennemis d’hier de montrer leur amitié aujourd’hui – comme les images d’Angela Merkel et Emmanuel Macron à Compiègne ce samedi ; ou celles du Président allemand Frank Walter Steinmeier, représentant l’Allemagne pour la première fois lors des cérémonies de commémorations londoniennes. En Irlande du Nord, si « amitié » reste sûrement un objectif quelque peu ambitieux, on peut peut-être parler de « respect » : des ministres irlandais se sont recueillis côte à côte de leaders unionistes et membres du gouvernement britannique. A leurs boutonnières, des versions irlandaises des coquelicots – poppies sur fond de trèfle – et dans leurs mains, des couronnes de lauriers, pas de coquelicots.

Mais le temps long des commémorations respectueuses s’efface vite. En ce début de semaine, retour à la normale, c’est-à-dire aux polémiques du Brexit (près de deux ans de négociations déjà), et à l’absence de gouvernement en Irlande du Nord (plus de deux ans sans gouvernements, ça commence à faire long). La division prend vite le dessus sur le respect mutuel : gouvernements européens d’un côté, gouvernement britannique de l’autre ; unionistes d’un côté, nationalistes et Irlandais de l’autre.

L'auteur

Viviane Gravey

Enseignante/chercheure en politiques européennes à la Queen’s University Belfast et éditorialiste à EURADIO

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