Europe-Chine : d’où vient la nouvelle doctrine ?

Par Albrecht Sonntag

Mardi prochain se tient à Bruxelles le 21ème sommet Union européenne-Chine. Il risque d’être différent des vingt premiers, en raison d’un changement de ton du côté européen qui ressort du papier stratégique soumis par la Commission européenne au Conseil il y a trois semaines seulement.

L’Europe peut-elle trouver une ligne directrice commune dans ses relations avec la Chine ? Difficile d’y croire quand cette dernière aime à diviser pour mieux régner et que l’Italie ou les seize pays de l’Europe centrale et orientale associés à la Chine dans un genre de « club » appelé « 16+1 » sont d’abord intéressés par d’éventuels investissements aux retombées obscures.

D’où tout l’intérêt de la vision stratégique publiée par la Commission européenne le 12 mars dernier et qui a fait couler beaucoup d’encre, puisqu’elle a, pour la première fois dans un tel document, omis de mettre les gants pour éviter de froisser les susceptibilités chinoises. Il faut dire qu’une qualification de la Chine comme « rival systémique », accompagnée de rappels très explicites que l’engagement la République populaire de Xi Jinping en faveur du multilatéralisme reste très « sélectif », dénote un changement de discours assez radical. Le document dense (et tout à fait lisible) de onze pages semble sonner la fin d’une certaine naïveté européenne à l’égard de ce pays à la fois « partenaire de coopération » et « concurrent économique ». Il énumère toute une liste de demandes, de réciprocité et de fair-play, qui « démontreront l’engagement de la Chine en faveur d’une relation économique mutuellement bénéfique ». Dans le langage feutré diplomatique, une phrase comme la dernière frôle la menace ouverte !

D’où vient ce revirement assez spectaculaire de la Commission ? Selon Miguel Otero Iglesias, expert des relations sino-européennes au think-tank madrilène Real Instituto Elcano, on doit chercher la genèse de cette nouvelle doctrine en Allemagne. Car pour faire court, l’Allemagne a pris peur.

C’est dans un « policy paper » de la fédération de l’industrie allemande, daté de janvier, qu’on trouve dès le titre le terme de « compétiteur systémique » ; et la note tout entière (23 pages) est un appel à l’Europe, ponctuée d’une liste de 54 revendications, pour qu’elle se dote d’une véritable politique industrielle face à un « partenaire » qui devient de plus en plus « adversaire ».

Puis, en février, cette note est suivie par la publication officielle des « Grandes lignes pour la Stratégie Industrielle Nationale 2030 » signées Peter Altmaier, ministre de l’économie allemande et ancien chef de la chancellerie d’Angela Merkel. Ce texte aussi n’y va pas par quatre chemins : il exprime explicitement les fortes inquiétudes de l’Allemagne que le non-respect de la Chine pour les règles de l’économie de marché finisse par porter atteinte à, je cite, « la souveraineté industrielle et technologique » de l’Europe. Mieux que cela : il rompt avec la doctrine libérale du gouvernement actuel en jetant les bases d’interventions bien plus massives des pouvoirs publics dans l’économie – en d’autres termes, il réclame quasi-ouvertement des mesures protectionnistes fermes contre « le capitalisme d’Etat chinois ».

C’est nouveau, mais c’est parfaitement en ligne avec ce que revendiquent depuis un moment de nombreuses voix en Allemagne, qu’il s’agisse d’industriels comme Jörg Wuttke, président depuis sept ans de la chambre de commerce européenne à Beijing, d’un journalisme de qualité loin de tout exotisme ou romantisme, ou encore de toute une nouvelle génération de chercheurs allemands experts de la Chine contemporaine, caractérisée par une regard critique et sans illusions sur le néo-maoïsme de Xi Jinping, et dont les analyses arrivent visiblement aux oreilles des politiques.

Trop longtemps, la classe politique allemande est restée fidèle à l’idée directrice qui la guidait durant la guerre froide : « Wandel durch Annäherung », le changement par le rapprochement. Une stratégie basée sur la conviction que dans l’opposition des systèmes, l’économie sociale de marché ancrée dans la démocratie libérale et pluraliste allait forcément l’emporter à la longue.

Aujourd’hui, elle semble avoir compris que ce qui a marché, avec beaucoup de patience, face à la petite RDA, ne peut pas fonctionner face au rouleau-compresseur chinois. Au contraire : elle se rend compte que dans cette nouvelle compétition systémique, c’est la Chine, par sa seule force et l’absence de scrupules de la part des gouvernements, qui allait l’emporter, avec, comme l’écrit Peter Altmaier, « des conséquences dramatiques pour notre mode de vie ».

Cet enchaînement de prise de conscience entre Berlin et Bruxelles permet de se risquer à deux conclusions :

  • Sur le plan institutionnel, d’abord : la vision stratégique de la Commission européenne qui a été abondamment commentée ces dernières semaines abonde en fait un changement de doctrine opéré par l’Etat-membre le plus important doté de l’industrie la plus puissante ;
  • Deuxièmement, ce revirement en dit long aussi sur le rapport des forces en Europe : pendant que le Royaume-Uni poursuit son auto-démolition et que l’Italie se complait, toute béate, en tout nouveau partenaire de la Route de la Soie, le noyau franco-allemand (que les médias voient en permanence en crise) se consolide face à un adversaire de taille et cherche à avoir la Commission européenne de son côté. Ce qui explique aussi la mise en scène surprenante de la visite de Xi Jinping à Paris, à laquelle ont été associés la chancelière allemande et le président de la Commission. Un format inédit qui, dès lors, n’apparaît que logique.

Le sommet de mardi permettra d’observer si la nouvelle approche doctrine inspirée par l’Allemagne s’impose aux autres ou si l’Europe, une fois de plus, avancera en ordre dispersé.

Albrecht Sonntag

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).

Albrecht Sonntag est membre d’Alliance Europa. Il est professeur d’études européennes à l’EU-Asia Institute de l’ESSCA Ecole de Management (Angers).