Brexit : Quand Theresa May doit batailler…à l’intérieur de son propre parti

Quelques jours avant la démission de Boris Johnson de son poste de secrétaire d’état aux affaires étrangères et du Commonwealth, Benjamin Riguet, étudiant en M1 Science politique de l’Europe à l’Université de Nantes écrivait un article sur les tensions au sein même du parti conservateur.

Le fantasque Boris Johnson, secrétaire d’Etat des affaires étrangères de Theresa May, dispose de nombreux supporters à l’intérieur des conservateurs, obligeant la Première ministre à prendre en considération ces positions politiques très mouvantes.

Et si le réel adversaire face à Theresa May, dans l’optique de mener à bien le Brexit, n’était pas l’Union européenne mais son propre parti, les conservateurs? La question peut faire sourire. Mais les tensions en interne que connaît le parti depuis le référendum de juin 2016 compliquent de jour en jour la mission de la Première ministre.

Pour rappel, avant le référendum, une petite majorité des parlementaires conservateurs – 180 sur un total de 330 (parmi lesquels Theresa May elle-même) – soutenaient le maintien dans l’Union européenne du Royaume-Uni. Globalement, le parti conservateur était donc apparu divisé sur la question européenne. L’électorat conservateur a lui voté à 61 % en faveur de la sortie. Face à ce résultat, les politiques conservateurs favorables au maintien ont donc, majoritairement, accepté le choix des Britanniques – la sortie – sans entièrement renier leurs convictions. Ces anciens soutiens du maintien dans l’Union européenne se retrouvent maintenant, pour la plupart, parmi les défenseurs du soft Brexit (« Brexit doux »). Une vision du divorce à moindre coût qui verrait le Royaume-Uni maintenir son accès au marché unique et son adhésion à l’Union douanière. En clair, ce Brexit doux cherche à limiter l’impact de la sortie, principalement dans le domaine économique.

Or, c’est justement sur ces deux points que le parti conservateur se déchire. Les défenseurs du hard Brexit (« Brexit dur ») eux refusent catégoriquement cette issue, jugée trop lisse. Ils exigent que les liens avec l’Union européenne soient intégralement rompus. Un de leurs objectifs étant de regagner le contrôle sur l’immigration en provenance des autres Etats-membres, thème cher aux tenants de cette ligne. Parmi ses partisans on retrouve, sans surprise, les anciens soutiens de la sortie de l’Union européenne pendant la campagne de 2016.

En résumé, l’affrontement au sein du parti entre les soutiens du maintien dans l’Union européenne et les soutiens de la sortie ne s’est pas achevé avec le référendum. Au contraire, la fissure entre ces deux ailes du parti se creuse et le débat autour des conditions de sortie sert actuellement de catalyseur.

Voilà donc des mois que cette problématique mine les conservateurs, complexifiant ainsi la tâche déjà herculéenne de la Première ministre Theresa May. D’autant plus que chaque camp a tendance, selon les diplomates européens, a largement surestimé sa marge de manœuvre. A quelques mois de la sortie effective du Royaume-Uni, et alors qu’aucun cap ne semble clairement fixé, il ne fait guère de doute que les tensions au sein des conservateurs jouent un rôle prépondérant dans les difficultés britanniques.

La Première ministre penche tantôt pour un Brexit doux, tantôt pour un Brexit dur, ou avance parfois l’idée d’un accord de transition. Des revirements liés au jeu d’équilibriste auquel elle se livre depuis son arrivée. Theresa May doit réussir à formuler un compromis qui convient à la fois aux partisans d’un Brexit dur et à ceux d’un Brexit doux. Sa place à la tête du parti étant fragile – plus encore depuis les élections anticipées qu’elle croyait opportun de convoquer mais qui ont failli lui coûter sa majorité –, elle ne peut pas se mettre à dos un des deux camps. Malheureusement, si la Première ministre devait retenir une leçon de ces mois au 10 Downing Street, c’est sans aucun doute l’impossibilité pour elle de les réconcilier.

Son Brexit War Cabinet brexit (« cabinet de guerre du Brexit »), nommé ainsi en allusion au «cabinet de guerre de Churchill», réunissant les ministres les plus influents pour guider le pays vers le Brexit, illustre à la perfection cette division. Theresa May l’a savamment constitué pour tenter de respecter un équilibre entre les deux factions. Mais depuis son installation, ses 11 membres paraissent plus enclin à se mener une guerre entre eux qu’à préparer les pourparlers.

Parmi ces membres, Philip Hammond, ministre des finances, représente la ligne la plus modérée vis-à-vis de l’Europe. Il avait milité pour le maintien dans l’Union européenne pendant la campagne du référendum et défend maintenant logiquement un Brexit doux. Une posture lui valant des critiques récurrentes de la presse europhobe (Daily Mail, The Sun, Daily Telegraph), qui l’annonçait partant dès le mois d’octobre 2016. Pourtant, Hammond se maintient, malgré son inimitié avec les membres les plus europhobes avec lesquels les passes d’armes sont nombreuses. Ces derniers sont eux critiqués par la presse plus europhile (The Guardian, Daily Mirror) qui pointe du doigt leur manque de préparation suite à leur victoire au référendum. Parmi eux, David Davis, secrétaire d’État chargé de la sortie de l’Union européenne, était même annoncé partant il y a encore quelques jours.

Philip Hammond, le chancelier de l’échiquier de Theresa May, symbolise une frange modérée des conservateurs qui peine parfois à se faire entendre.

En effet, à l’intérieur de ce cabinet, la rotation est incessante. Quatre des onze membres originels ont déjà jeté l’éponge. Depuis sa constitution, la quasi-totalité de ces membres a vu, à un moment, son nom cité pour un potentiel remplacement. Ce cabinet de guerre, censé donner le la pour les négociations, sonne faux.

Un sinistre constat qui ne prend pas en compte l’activité hors gouvernement de personnages comme Ken Clarke ou Anna Soubry. Ces deux anciens ministres conservateurs tentent de contrer la prise de pouvoir des europhobes – partisans du Brexit dur – sur leur parti en limitant l’ampleur du Brexit, voire en le contrecarrant. On peut également citer les membres de la Chambre des Lords conservateurs qui se révèlent être des adversaires redoutables pour Theresa May.

Bref, alors qu’elle entame une phase clé des négociations avec l’Union européenne, Theresa May doit encore réussir à pacifier son propre camp pour mener à bien cette tâche. Et difficile de dire laquelle de ses deux missions est la plus compliquée.

 

 

Benjamin Ringuet

Etudiant en M1 Science politique de l’Europe à l’Université de Nantes