Conférence d’Annie Petit « L’Europe comme programme positiviste » – Compte rendu

La conférence d’Annie Petit, professeure émérite de philosophie à l’Université Paul-Valéry-Montpellier 3, sur le thème « L’Europe comme programme positiviste », a eu lieu à la MSH Ange-Guépin à Nantes le 15 mai 2018.

Auguste Comte partageait avec des nombreux auteurs de son époque une ambition européenne, se traduisant par un projet politique et social. C’est sur la spécificité de ce projet comtien que se focalisait cette conférence, le distinguant des auteurs proches, tels Saint-Simon, et le situant dans l’ensemble de la pensée du père du positivisme.

Tout d’abord, la conférencière notait que ce projet, bien que centré sur l’Europe, avait néanmoins une visée universelle. Les frontières de ce que Comte entendait par l’Europe peuvent être vues comme extensibles. L’Europe était, pour Comte, dotée d’un rôle directeur dans le processus souhaité de réorganisation de la société, mais elle était loin d’en être l’unique terrain.

Parmi les nations européennes, Comte voyait la France comme guide de l’Europe. Il s’opposait en cela à l’anglophilie de Saint-Simon, voyant l’Angleterre comme au mieux un brouillon des évolutions sociales accomplies en France, au pire un contre-modèle.

C’est donc en partant de la France que la réorganisation de la société devait, aux yeux de Comte, s’étendre à l’ensemble de l’occident. Cette réorganisation est à comprendre avant tout en termes spirituels. Tout changement réel devait être fondé sur une changement des mentalités, sur la formation d’un esprit européen. L’Europe de Comte devait se faire en premier lieu sur le plan idéologique.

C’est pour ces raisons que Comte attribuait un rôle crucial dans son projet aux savants. S’opposant une fois de plus aux idées de Saint-Simon, il refusait d’accorder une place centrale aux industriels. Cependant, déçu par les savants de son époque peu sensibles à sa philosophie, Comte insista progressivement pour que ces savants eux-mêmes soient régénérés, transformés, avant de pouvoir jouer leur rôle directeur. Il se tourna, en même temps, de plus en plus vers le peuple et les prolétaires comme destinataires privilégiés de sa pensée.

Comte qualifiait de République occidentale le système qu’il entendait bâtir ainsi. Cette République était définie par un refus à la fois des formes rétrogrades et des formes révolutionnaires d’organisation sociale. Elle pouvait s’accommoder d’une dictature bienveillante, mais était conçue comme incompatible avec l’idée d’un empire.

Elle était également posée en opposition aux notions de nation et de nationalisme. Considérant que la nation n’était pas une catégorie pertinente, Comte prônait un patriotisme européen. Qui plus est, il postulait de remplacer le terme « patrie » par « matrie », pour mettre l’accent sur l’éducation spirituelle vers l’unanimité. L’Europe de Comte devait donc être redécoupée en une soixantaine ou soixante-dizaine de républiques plus petites, qui seraient les éléments fondateurs de sa République occidentale unie.

Dans la perspective de la création de cette Europe unie et régénérée, Comte envisageait une série d’institutions : en partant d’une revue et une bibliothèque, en passant par un système d’éducation positiviste, et jusqu’à un calendrier, un système de drapeaux et une monnaie commune.

Les disciples de Comte tentèrent de mettre en place ce projet, tout en en accentuant ou effaçant certains aspects. C’est ainsi que la dimension religieuse de la pensée comtienne se trouva au cœur de ses lectures en Amérique Latine, par exemple. Ces efforts de mise en ouvre se heurtèrent également aux réalités politiques de leur temps, de la colonisation à la montée des nationalismes et la guerre mondiale.

L’Europe de Comte s’avère donc être un programme tout aussi complexe que plein de paradoxes : c’est un système utopique qui se veut fondé sur la science, une République qui refuse la démocratie au profit d’une « sociocratie », un continent uni dans son morcellement, et un projet spirituel néanmoins soucieux des réalités temporelles.